Ce que j’ai toujours eu envie de vous dire…par Thérèse Esline
289 pages, récit de vie
Extrait :
« Je profitais d’un environnement de vie magique. J’apprenais que la campagne était un terrain de jeu habité du meilleur comme du pire. Passer du rose au noir en quelques instants, jauger toute la cruauté de la vie s’apprenait là, en direct, entre bocages et air iodé. Avalée l’aventure des grenouilles, une autre vérité semblait vouloir s’imposer, à l’instar des petits lapins de garenne que Grand-Pa piégeait, et dont la vue des cadavres me faisait mal au cœur !
— Il faut bien manger, Thérèse !, disait-il…
Ma grand-mère, peu lettrée, s’affairait quotidiennement aux menus travaux ménagers. Autant Gustave se montrait affable, autant Julia était plutôt taiseuse. Comme de nombreuses femmes de l’époque, elle était soumise et effacée, marquée dans sa chair par ses neuf grossesses. Ses cheveux auburn, qu’elle entretenait avec soin, contrastaient avec la simplicité de sa mise et son allure pesante. Elle les enduisait d’un jaune d’œuf et de vinaigre blanc, avant de les laver, ce qui leur donnait une tenue et un lustre incomparable que j’admirais, l’air rêveur. De son passé, je sus plus tard qu’elle descendait d’aïeuls bretons, et que sa mère, née en Normandie, avait épousé de fait la mer en même temps que son père, né Lepiouff. Tous, chez les Lepiouff, étaient cordiers, charpentiers, couvreurs… mais Léon et Delphine se virent très vite employés par des fermiers normands et rompirent avec la tradition, donnant naissance à une ribambelle de gamins, dont Julia. Ainsi, si l’enfance de ma grand-mère ne fut pas dorée, elle prenait plaisir à me chouchouter, à me dorloter. Elle chipait des bouts de ficelle à mon grand-père qu’elle me passait en douce, faisant mine de rien : de petites choses de bonne femme, diraient certains, anodines, mais qui, aujourd’hui encore, laissent dans mon esprit une trace indélébile et savoureuse… »